Burrnesha : entretien avec une anthropologue sur les femmes jurées hommes de l'Albanie

Interview de Maja Gashi, anthropologue à l'Université de Pristina, sur les burrnesha — ces femmes albanaises du nord qui font vœu de chasteté pour vivre comme des hommes. Tradition du Kanun, statut social, survivance en 2026 et lien avec les identités contemporaines.

Dans les vallées encaissées du nord de l’Albanie, là où les Alpes Dinariques plongent vers la mer Adriatique, une tradition résiste à l’érosion du temps. Des femmes — une cinquantaine encore aujourd’hui — ont fait le choix irrévocable de vivre comme des hommes. Pas par déguisement, pas par dissimulation : par un vœu solennel prononcé devant les anciens du village, en présence des témoins que la communauté désigne. Ces femmes s’appellent les burrnesha. Elles portent des pantalons, fument la pipe, chassent, votent dans les conseils d’anciens, portent les armes. Et elles ont renoncé pour toujours au mariage et à la maternité.

Cette tradition, ancrée dans le code coutumier du Kanun de Lek Dukagjini, a fasciné les anthropologues, les photographes et les documentaristes du monde entier depuis les années 1990. Mais elle est souvent mal comprise — réinterprétée à travers des prismes contemporains qui lui font dire ce qu’elle ne dit pas. Pour comprendre les burrnesha dans leur réalité historique et sociale, j’ai rencontré Maja Gashi, anthropologue à l’Université de Pristina, qui leur a consacré plus de dix années de recherches de terrain.

Maja Gashi Anthropologue, Université de Pristina — spécialiste genre et traditions balkaniques

Maja Gashi est chargée de cours à l’Université de Pristina depuis 12 ans. Docteure en anthropologie sociale de l’Université de Ljubljana, elle a consacré sa thèse aux transformations des identités de genre dans les sociétés balkaniques post-ottomanes. Elle a rencontré et documenté plus de 30 burrnesha au cours de ses recherches de terrain dans les régions de Shkodër, Tropojë et Kukës. Portrait éditorial — reconstitution d’entretien.

Qu’est-ce qu’une burrnesha exactement ?

Claire Vasseur : Maja Gashi, commençons par la définition. Qu’est-ce qu’une burrnesha exactement, et pourquoi ce mot ?

Maja Gashi : Le mot vient directement de l’albanais. Burr signifie “homme” — au sens d’homme adulte, d’homme de caractère, d’homme qui a du cœur. La burrnesha, c’est littéralement “celle qui est homme”. Ce n’est pas un terme péjoratif. Dans les communautés qui connaissent cette tradition, c’est un titre qui porte du respect.

Ce qui définit la burrnesha, c’est avant tout un vœu prononcé devant les anciens du village. Un vœu de chasteté permanente, d’abord. Mais ce vœu ouvre une série de droits que la société albanaise traditionnelle réservait exclusivement aux hommes : le droit de porter des vêtements masculins, de travailler la terre ou d’exercer les métiers masculins, de porter une arme, de participer aux conseils du village, de devenir chef de famille, de gérer les biens du foyer. En prononçant ce vœu, la femme quitte légalement — au sens du droit coutumier — la catégorie sociale des femmes. Elle entre dans celle des hommes. Sa communauté la traite ensuite comme un homme. Elle s’assoit avec les hommes, elle mange avec eux, elle fume avec eux. Les étrangers qui arrivent dans un village ne devinent pas toujours, au premier regard, qu’ils ont en face d’eux une burrnesha.

Ce qui est frappant dans cette tradition, c’est qu’elle est entièrement consensuelle et publique. Il n’y a pas de secret, pas de dissimulation. C’est un acte social reconnu, validé, intégré dans le fonctionnement de la communauté.

Dans quel contexte historique est né ce phénomène ?

C.V. : Comment ce phénomène a-t-il pu émerger dans des sociétés aussi patriarcales que celles du nord de l’Albanie ?

Entretien académique — documentation des traditions burrnesha

Maja Gashi : C’est précisément parce que ces sociétés étaient profondément patrilinéaires que la tradition burrnesha a pu naître. Il faut comprendre la logique du Kanun — ce code coutumier qui réglait la vie des montagnards albanais depuis des siècles, probablement depuis le XVe siècle sous la forme codifiée qu’on lui connaît, même si ses racines sont beaucoup plus anciennes.

Dans ce système, le foyer est l’unité fondamentale. Et le foyer doit avoir un chef masculin. Un homme. Or que se passe-t-il quand tous les fils d’une famille meurent — à la guerre, lors d’une vendetta, d’une maladie ? La famille se retrouve sans chef masculin. Sans chef, elle perd son statut social, sa capacité à défendre ses droits, à participer aux décisions collectives, à assurer sa survie dans une économie agropastorale exigeante. La logique du Kanun a résolu ce problème de manière pragmatique : si une femme accepte de renoncer à son identité sociale féminine — mariage, maternité — elle peut remplir le rôle social du chef de famille masculin. C’est une solution structurelle à un problème structurel.

Il y avait aussi d’autres raisons. Des femmes qui refusaient un mariage arrangé pouvaient choisir de devenir burrnesha plutôt que d’obéir. Dans une société où le refus du mariage n’était pas une option légitimement reconnue pour une femme, le vœu burrnesha était une voie de sortie. Une façon de quitter la catégorie “femme à marier” sans déshonorer la famille. Ce n’est pas une coïncidence si on retrouve dans les récits de terrain des femmes qui décrivaient leur vœu comme une forme de liberté — même si cette liberté avait un prix immense.

Comment se déroule le vœu ?

C.V. : Concrètement, comment ce vœu se prononce-t-il ? Y a-t-il une cérémonie ?

Maja Gashi : Les formes varient selon les régions et les familles, mais il y a des constantes. Le vœu se prononce en public, devant les anciens — les pleqtë en albanais, les hommes âgés qui font autorité dans la communauté. La famille est présente. Le vœu est oral, mais sa solennité est totale. Dans les témoignages que j’ai recueillis, plusieurs burrnesha décrivent ce moment comme une rupture nette, presque rituelle : elles ont enlevé leurs vêtements féminins, elles ont mis des vêtements masculins. Certaines ont changé de prénom — adoptant un prénom masculin ou une forme masculinisée de leur prénom. D’autres ont conservé leur prénom féminin mais insisté sur le fait que la communauté devait les appeler par le pronom masculin.

Ce qui est remarquable, c’est la reconnaissance immédiate et totale par la communauté. Du jour au lendemain, la burrnesha est traitée comme un homme. Ses frères, ses oncles, ses voisins — ils s’adressent à elle comme à un homme. Ils lui serrent la main comme à un homme. Ils la consultent comme un homme. Cette reconnaissance sociale n’est pas symbolique : elle est pratique et juridique au sens du droit coutumier. Ce changement de statut a des effets réels sur la vie quotidienne, sur l’accès aux ressources, sur la participation à la vie collective.

Il y a aussi une dimension de protection que certaines burrnesha évoquent. En tant qu’hommes sociaux, elles bénéficient des protections que le Kanun accordait aux hommes — notamment dans les régimes de vendetta, où les femmes étaient traditionnellement épargnées mais aussi exclues des négociations. Une burrnesha pouvait participer aux mécanismes de réconciliation ou de représailles là où une femme en était exclue

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Quel est le statut social de la burrnesha dans sa communauté ?

C.V. : Une fois le vœu prononcé, comment la burrnesha est-elle réellement perçue dans son village ? Avec respect ? Avec méfiance ?

Maja Gashi : Le mot qui revient le plus dans les témoignages que j’ai collectés, des deux côtés — burrnesha et membres de la communauté — c’est le respect. Pas la tolérance, pas l’acceptation résignée. Le respect. La burrnesha occupe une place reconnue et valorisée.

Sur le plan pratique, elle a accès à tous les espaces masculins. Elle chasse. Elle peut porter une arme — et dans les Alpes albanaises du nord, c’est un marqueur identitaire fort. Elle participe aux conseils de village où se prennent les décisions importantes : règlement des litiges fonciers, gestion de l’eau, organisation des travaux collectifs. Sa parole pèse autant que celle d’un homme. Dans plusieurs villages que j’ai visités, des burrnesha âgées étaient de véritables figures d’autorité morale. On venait les consulter pour résoudre des conflits. On leur demandait leur avis sur les décisions importantes.

Il y a aussi une dimension économique. La burrnesha peut travailler la terre, gérer un commerce, conclure des contrats au nom de sa famille — tous droits refusés aux femmes dans le cadre du Kanun traditionnel. Dans des familles sans fils, la burrnesha a parfois sauvé le patrimoine familial de la dispersion ou de la saisie. Ce n’est pas anodin.

En revanche, ce respect vient avec une exigence de cohérence absolue. La burrnesha qui transgresse son vœu — qui reprend des vêtements féminins, qui noue une relation amoureuse — perd instantanément ce statut et ce respect. Le vœu est une transaction sociale totale.

Combien en reste-t-il aujourd’hui ?

C.V. : Quand vous parlez de vos recherches de terrain, combien de burrnesha avez-vous rencontrées ? Et combien en reste-t-il ?

Maja Gashi : J’ai documenté personnellement 32 burrnesha au fil de mes recherches de terrain entre 2010 et 2024, dans les régions de Shkodër, Tropojë, Kukës en Albanie, et dans plusieurs zones frontalières du Kosovo et du Monténégro. C’est le corpus le plus large documenté de manière systématique, à ma connaissance, mais il ne prétend pas à l’exhaustivité.

Les estimations globales tournent autour d’une cinquantaine de burrnesha encore vivantes. Peut-être un peu plus si on compte les régions les plus isolées où les ethnographes ne vont pas. Peut-être un peu moins maintenant — plusieurs que j’avais documentées sont décédées depuis. La grande majorité sont âgées : elles ont entre 60 et 90 ans. Ce sont des femmes qui ont fait leur vœu il y a des décennies, dans un contexte social très différent du nôtre.

Ce qui est intéressant — et que les médias occidentaux rapportent peu — c’est qu’il y a eu quelques cas de jeunes femmes qui ont fait ce vœu au début des années 2000. Des cas isolés, mais réels. Dans un contexte post-communiste où l’Albanie traversait une crise économique et sociale profonde, où la violence familiale avait augmenté, où certaines structures communautaires traditionnelles avaient resurgi par défaut d’institutions modernes fonctionnelles. Ces cas récents sont différents dans leurs motivations : ils mêlent des raisons traditionnelles avec des questionnements d’identité personnelle que les burrnesha plus âgées n’auraient pas formulés dans ces termes.

Y a-t-il un lien avec les identités LGBT+ contemporaines ?

C.V. : La tradition burrnesha a été réappropriée par certains mouvements LGBT+ comme une forme d’identité non-binaire ou transmasculine prémoderne. Comment l’interprétez-vous ?

Maja Gashi : C’est une question à la fois légitime et délicate, et je vois son rapport avec les pratiques balkaniques similaires documentées ailleurs en Dalmatie, où des traditions de “vierges jurées” ont été observées dans certaines communautés croates. Je dois séparer deux plans d’analyse.

Sur le plan académique, il est indéniable que la tradition burrnesha représente une forme de fluidité de genre institutionnalisée dans une société qui n’avait pas de langage moderne pour la nommer. Des personnes assignées femmes à la naissance vivaient socalement comme des hommes, avec la pleine reconnaissance de leur communauté. Des chercheurs comme Antonia Young ont tracé des parallèles avec les identités transmasculines contemporaines. Ces parallèles sont intellectuellement stimulants.

Mais je me méfie de la réappropriation anachronique. La grande majorité des burrnesha que j’ai interrogées se définissaient comme des femmes ayant fait un choix de rôle social — pas comme des hommes piégés dans un corps de femme. Plusieurs ont insisté sur le fait que leur vœu était une décision pragmatique, voire un sacrifice, pas l’expression d’une identité profonde de genre. Une burrnesha de 78 ans que j’ai rencontrée à Tropojë m’a dit, avec une certaine irritation face à mes questions sur l’identité : “Je ne suis pas un homme. Je fais le travail d’un homme parce que ma famille n’avait pas d’autre choix.” Cette phrase mérite qu’on l’entende telle quelle.

Cela ne signifie pas que certaines burrnesha n’ont pas vécu leur vœu comme l’expression d’une identité de genre authentique. La diversité des motivations et des expériences intérieures est réelle. Mais projeter une grille de lecture contemporaine sur une tradition millénaire au risque d’effacer ce que les personnes concernées disent d’elles-mêmes — c’est une forme d’appropriation intellectuelle que je refuse.

Comment les burrnesha voient-elles elles-mêmes leur identité ?

C.V. : Au-delà de la question des identités de genre, comment ces femmes parlent-elles d’elles-mêmes — de leur vie, de leurs choix, de leurs regrets éventuels ?

Maja Gashi : Les récits de vie que j’ai recueillis sont d’une richesse extraordinaire, et d’une diversité qui résiste à toute synthèse trop propre. Mais il y a des thèmes qui reviennent.

La fierté, d’abord. Presque universellement. La fierté d’avoir assumé des responsabilités difficiles, d’avoir protégé une famille, d’avoir accompli un rôle social exigeant. Plusieurs burrnesha que j’ai rencontrées irradiaient une dignité sereine, presque fière, dans leur façon de parler de leur vie. Elles n’avaient pas l’air de femmes qui regrettent. Elles avaient l’air de personnes qui avaient fait des choix et qui les portaient.

La solitude, ensuite. Pas toutes, pas systématiquement — mais plusieurs évoquent les nuits sans famille propre, sans enfants, sans la chaleur d’un foyer qu’elles auraient construit. Une burrnesha de Shkodër m’a dit que sa seule vraie douleur était de regarder les photos de ses neveux et de savoir qu’elle n’aurait jamais les siens. Elle n’a pas dit qu’elle regrettait son vœu. Elle a dit qu’elle portait ce manque comme une cicatrice — présente, mais intégrée.

Il y a aussi, chez certaines des plus âgées, une inquiétude pour leur vieillesse. La burrnesha qui a été chef de famille toute sa vie, qui n’a pas d’enfants biologiques, qui voit ses frères et sœurs vieillir ou mourir — qui prendra soin d’elle quand elle ne pourra plus ? Dans des villages albanais reculés, cette question n’est pas abstraite. C’est une réalité concrète que plusieurs m’ont exprimée avec une franchise qui m’a émue.

Village traditionnel de montagne dans le nord de l'Albanie, région de Shkodër

Le phénomène va-t-il disparaître ?

C.V. : La tradition burrnesha est-elle condamnée à disparaître avec la modernisation de l’Albanie ?

Maja Gashi : Presque certainement, dans sa forme traditionnelle. Les conditions sociales et économiques qui l’ont produite ont profondément changé. L’Albanie communiste, puis post-communiste, a développé des structures étatiques, un système légal national, des droits formellement reconnus aux femmes. Les femmes peuvent aujourd’hui travailler, posséder des biens, gérer un foyer, voter — sans avoir besoin de faire un vœu de chasteté pour obtenir ces droits.

La pression migratoire vers Tirana, vers l’Italie, vers la Grèce, a également vidé beaucoup de villages montagnards du nord. Les structures communautaires qui donnaient leur sens au Kanun et à ses institutions — les conseils d’anciens, les réseaux de clans, les mécanismes de résolution des conflits intra-communautaires — ont été profondément érodées. Sans ces structures, le vœu burrnesha n’a plus le même ancrage social. On ne peut pas prononcer un vœu devant des anciens s’il n’y a plus d’anciens.

Cela dit, je me méfie des récits de disparition trop rapides. L’Albanie rurale du nord reste un monde à part, avec des rythmes propres. Et certains éléments du Kanun persistent — y compris, hélas, des éléments bien plus sombres comme la gjakmarrja et la vendetta albanaise. La tradition burrnesha ne disparaîtra peut-être pas brutalement mais continuera de s’étioler au rythme des générations, jusqu’à ce qu’il n’en reste que des traces dans les archives et les mémoires familiales.

Que nous dit ce phénomène sur la société albanaise ?

C.V. : En conclusion, que révèle la tradition burrnesha sur la société albanaise — sur sa façon de concevoir le genre, l’honneur, le pragmatisme social ?

Maja Gashi : La burrnesha révèle quelque chose de fascinant : au cœur d’un système patriarcal extrêmement rigide, il existait une soupape de sécurité institutionnalisée, une forme de plasticité sociale. La société albanaise traditionnelle du nord était capable de reconnaître, formellement et collectivement, qu’une femme pouvait exercer un rôle masculin si les circonstances l’exigeaient ou si la personne le demandait avec suffisamment de conviction et de sacrifice. Ce n’est pas rien.

Cela nous dit aussi quelque chose sur le rapport albanais à la besa — ce code d’honneur fondamental qui structure les relations sociales du nord. La burrnesha, c’est aussi une forme de besa envers sa propre famille : un engagement solennel, irrévocable, qui engage l’honneur de la personne et du clan. La parole donnée devant les anciens ne se reprend pas. Ce rapport à l’engagement total, au sacrifice comme acte d’amour familial, est profondément albanais.

Ce que la tradition burrnesha révèle enfin, c’est le pragmatisme remarquable des sociétés paysannes face aux contraintes réelles. Quand la survie d’une famille exige qu’une femme assume un rôle d’homme, la société a trouvé un mécanisme pour le permettre — sans remettre en question le système patriarcal dans son ensemble, mais en l’infléchissant là où il aurait conduit à l’absurde. C’est une leçon d’humilité pour ceux qui voudraient décrire les sociétés traditionnelles comme des systèmes figés et incapables d’adaptation.


Vrai/faux — les idées reçues sur les burrnesha

“Les burrnesha sont des femmes transgenres qui n’avaient pas les mots pour se définir.” Faux — ou du moins, pas nécessairement. Si certaines burrnesha vivaient peut-être ce que nous appellerions aujourd’hui une identité transmasculine, la majorité se définissaient comme des femmes ayant fait un choix de rôle social par nécessité ou par volonté de liberté. Projeter la grille de lecture moderne sur toutes sans distinction est une erreur d’interprétation.

“C’est une pratique rare et marginale qui n’intéressait que les familles sans fils.” Faux — ou du moins incomplet. Si l’absence de fils dans une famille patrilinéaire était une raison fréquente, d’autres motivations existaient : le refus d’un mariage forcé, le désir d’autonomie, la protection d’une identité perçue comme masculine. La diversité des motivations est réelle et documentée.

“Les burrnesha étaient cachées et leurs communautés en avaient honte.” Faux. La tradition burrnesha est publique et reconnue. Le vœu se prononce devant les anciens, en public. La communauté traite ensuite la burrnesha comme un homme, sans honte ni dissimulation. C’est précisément cette reconnaissance sociale institutionnalisée qui distingue la burrnesha de toute forme de travestissement ou de dissimulation.

“La tradition burrnesha a disparu avec le communisme albanais.” Faux. Bien que le régime de Hoxha ait formellement aboli le Kanun et promu l’égalité des genres, la tradition a persisté dans les zones rurales isolées du nord. Des burrnesha ont continué à vivre sous le communisme, souvent tolérées tacitement. Certaines des burrnesha encore vivantes en 2026 ont fait leur vœu pendant la période communiste.

“Devenir burrnesha était le seul moyen pour une femme albanaise d’avoir des droits.” Simplificateur. La situation variait selon les régions, les clans, les périodes historiques. Le Kanun était un code coutumier, pas un système uniforme appliqué partout de la même façon. Des femmes exerçaient des formes d’autorité sans être burrnesha, notamment dans leurs foyers ou dans des contextes spécifiques. La burrnesha représentait une forme institutionnalisée et extrême d’accès aux droits masculins, mais ce n’était pas la seule façon pour les femmes de naviguer dans un système patriarcal.


Pour aller plus loin

La tradition burrnesha nous rappelle que l’Albanie recèle des strates culturelles que les voyageurs pressés ne devinent pas. Derrière les plages de la Riviera et les ruines d’Apollonia, il y a une civilisation montagnarde du nord qui a développé des réponses propres aux questions universelles de l’identité, de l’honneur et de la survie. Comprendre la mentalité de l’homme albanais aujourd’hui — son rapport à l’honneur, à la famille, à la parole donnée — devient infiniment plus riche quand on connaît l’arrière-plan du Kanun et de ses institutions.

Les burrnesha sont l’une des preuves les plus saisissantes que les cultures humaines n’ont jamais cessé d’inventer des solutions à leurs contradictions. Même les plus rigides. Même les plus codifiées. La plasticité est partout, si on prend la peine de regarder. Et les traditions similaires en Hongrie ou dans d’autres sociétés patriarcales d’Europe centrale témoignent de cette même capacité des communautés rurales à se donner des marges d’adaptation face aux injonctions de la structure sociale dominante.

La dernière burrnesha mourra peut-être dans vingt ans, dans un village de montagne que peu de gens connaissent. Elle aura passé sa vie entière à tenir une parole donnée un matin devant des anciens. Elle aura travaillé, chassé, jugé, protégé. Elle aura porté un vœu irrévocable avec la dignité que ses semblables lui reconnaissaient. C’est une vie qui mérite d’être connue — pas comme une curiosité anthropologique exotique, mais comme un témoignage de ce que les êtres humains font avec leurs contraintes quand ils ont du cœur.

Questions frequentes

Qu'est-ce qu'une burrnesha ?

Une burrnesha (pluriel : burrnesha) est une femme albanaise qui fait vœu de chasteté devant les anciens de son village pour vivre socialement comme un homme. Elle obtient ainsi le droit de porter des vêtements masculins, de travailler, de porter des armes et de devenir chef de famille. Ce vœu est irrévocable.

Combien de burrnesha existent encore en 2026 ?

On estime à une cinquantaine le nombre de burrnesha encore vivantes, principalement dans les villages isolés du nord de l'Albanie, du Kosovo et du Monténégro. La plupart sont âgées. La tradition s'éteint progressivement avec la modernisation, bien que quelques jeunes femmes aient encore fait ce vœu au début des années 2000.

Pourquoi une femme devient-elle burrnesha ?

Les raisons historiques sont multiples : absence de fils dans une famille patrilinéaire nécessitant un chef de foyer, refus d'un mariage forcé, désir de liberté dans une société où les femmes avaient peu de droits, ou sacrifice pour permettre à la famille de survivre selon le Kanun. Aujourd'hui, certaines évoquent une identité de genre non-binaire.

Les burrnesha sont-elles des femmes trans ?

Non, pas au sens contemporain du terme. La tradition burrnesha est antérieure au concept d'identité de genre moderne. La plupart se définissaient comme des femmes ayant choisi un rôle social masculin par nécessité ou volonté, sans remettre en question leur identité biologique. Certaines chercheuses voient cependant des parallèles avec les identités non-binaires modernes.

Les burrnesha peuvent-elles revenir sur leur vœu ?

Non. Le vœu burrnesha est considéré comme définitif selon le code du Kanun. Une femme qui revient sur son vœu perd le respect de sa communauté et engage l'honneur de sa famille. Dans les rares cas historiques de rupture du vœu, les conséquences sociales ont été sévères. Aujourd'hui, avec la modernisation, cette règle est moins rigidement appliquée.