« Une fois qu’une famille avait accueilli quelqu’un, il pouvait lui confier sa vie. » Voilà comment Yad Vashem résume la besa, le code d’honneur albanais, à propos du sauvetage des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.
Presque tous les juifs présents en Albanie sous l’occupation allemande ont survécu, à l’exception des membres d’une seule famille. Yad Vashem y voit une situation qui ne se retrouve dans aucun autre pays occupé d’Europe, et note qu’il y avait, à la fin de la guerre, plus de juifs en Albanie qu’avant. Cette page rassemble ce que dit l’institut israélien, sans extrapoler.
En bref : l’Albanie comptait environ deux cents juifs avant les années 1930. Entre six cents et 1 800 réfugiés l’ont rejointe avant la guerre. Presque tous ont survécu, protégés par des familles musulmanes et chrétiennes. Yad Vashem recense 75 Justes parmi les Nations albanais (au 1er janvier 2024) et relie cette aide à la besa. Le récit vaut pour l’Albanie proprement dite, pas pour le Kosovo annexé en 1941. Ce même code de la parole donnée éclaire aussi la fidélité attribuée aux hommes albanais en couple.
Avant la guerre : une terre d’accueil
Selon Yad Vashem, une présence juive existe en Albanie depuis le IIe siècle de notre ère, avec des juifs romaniotes venus du nord de la Grèce, puis des juifs séfarades après l’Inquisition espagnole. Avant les années 1930, environ deux cents juifs vivaient dans le pays.
Avec la montée du nazisme, des juifs d’Allemagne, d’Autriche, de Serbie, de Grèce et de Yougoslavie cherchent à fuir l’Europe. Grâce à la procédure de visa libérale de l’Albanie, entre six cents et 1 800 réfugiés y arrivent avant la guerre, en transit vers les États-Unis, l’Amérique du Sud, la Turquie ou la Palestine. Quand les États-Unis ferment leurs portes en 1938 puis que l’Italie envahit l’Albanie en 1939, ils comprennent qu’ils devront rester pour la durée du conflit.

L’occupation italienne, puis allemande
Quand les Italiens arrivent, ils annoncent des règles antijuives, mais beaucoup moins dures que dans les pays occupés par l’Allemagne. Les juifs peuvent célébrer leurs fêtes, n’ont pas à cacher leur identité et ne portent pas de marque distinctive en Albanie proprement dite.
Au Kosovo, rattaché à l’administration albanaise en 1941, la situation est différente. Yad Vashem rapporte que les Allemands ont exigé la remise des juifs de Pristina ; parmi des prisonniers finalement livrés, soixante juifs ont été assassinés. Des réfugiés venus du reste de la Yougoslavie sont envoyés dans un camp à Kavaje (environ deux cents personnes), d’autres, à Berat, sont aidés et protégés par des habitants. Plus tard, quatre cents personnes ont été envoyées à Bergen-Belsen.
En septembre 1943, après le changement de gouvernement en Italie, l’Albanie passe sous contrôle allemand. Les Allemands demandent une liste des juifs vivant dans le pays ; le gouvernement albanais refuse et assure aux juifs qu’ils seront protégés. Le danger reste réel : à Vlorë, selon Yad Vashem, les juifs ont failli être anéantis lorsque les nazis ont préparé une liste en vue de les arrêter, mais des partisans sont descendus dans la ville cette nuit-là en chantant et en dansant, et les Allemands sont repartis.
L’exemple de la famille Mandil
Le mémorial allemand des Héros silencieux raconte l’histoire de la famille Mandil. Moshe Mandil tenait un magasin de photographie à Novi Sad, en Yougoslavie. Après l’attaque allemande d’avril 1941, la famille se fait passer pour chrétienne, fuit à Pristina, est internée, puis autorisée à gagner Kavaje, en Albanie. Après l’invasion allemande de septembre 1943, elle se réfugie à Tirana. Pour comprendre la place du religieux dans cette tolérance, consultez notre guide de la religion et de la culture en Albanie.

À Tirana, Moshe Mandil s’était lié d’amitié avec Refik Veseli, un employé musulman d’un studio photo. En novembre 1943, Refik l’aide à entrer dans la clandestinité. La famille se cache chez les parents de Refik, dans le village de Krujë, et y survit. Elle retourne à Novi Sad en 1945 et émigre en Israël en 1948.
Ce que la besa explique, et ce qu’elle n’explique pas
La besa signifie littéralement « tenir sa promesse ». Yad Vashem écrit que l’aide apportée aux juifs « peut avoir été fondée » sur ce code d’honneur : une fois accueillis par une famille, les réfugiés pouvaient lui confier leur vie. L’institut souligne aussi l’attitude du gouvernement albanais, qui a refusé de fournir des listes, et l’action d’Albanais, musulmans et chrétiens, qui ont caché des centaines de juifs chez eux.
Il serait donc abusif d’attribuer le sauvetage à un seul ressort culturel, ou de prétendre qu’il n’y a eu aucune exception : l’histoire du Kosovo annexé rappelle que la protection n’a pas été universelle.
Reconnaissance et mémoire
Yad Vashem recense 75 Justes parmi les Nations albanais au 1er janvier 2024, en précisant que ce nombre ne reflète pas forcément le nombre réel de sauveteurs, mais uniquement les dossiers qui lui ont été soumis. L’exposition en ligne « Besa : un code d’honneur » de Yad Vashem, consacrée à des musulmans albanais qui ont sauvé des juifs, présente six de ces Justes. Le livre Rescue in Albania de Harvey Sarner, cité par Yad Vashem, retrace l’histoire de la communauté juive d’Albanie jusqu’à l’après-guerre.
Ce que cette histoire dit de la besa aujourd’hui
La besa reste, dans l’imaginaire albanais, le symbole de la parole donnée. Cette culture de l’hospitalité et de l’engagement personnel éclaire aussi la mentalité de l’homme albanais.
Sources : Yad Vashem, « Jews in Albania » (Yael Weinstock Mashbaum), « Albania: Historical Background during the Holocaust » et statistiques des Justes parmi les Nations au 1er janvier 2024 ; Gedenkstätte Stille Helden, biographie de Refik Veseli et de la famille Mandil.