Besa : pourquoi l'Albanie est le seul pays d'Europe ou la population juive a augmente sous Hitler

Recit historique meconnu : pendant la Seconde Guerre mondiale, l'Albanie est le seul pays d'Europe ou la population juive a augmente. Pres de 2 000 juifs ont ete caches par des familles musulmanes albanaises au nom de la besa, la parole donnee. Recit, temoignages et heritage d'un acte d'honneur collectif unique dans l'histoire du XXe siecle.

“Notre maison est d’abord la maison de Dieu, ensuite celle de notre invite. Tant qu’il est sous notre toit, sa vie vaut plus que la notre.”

— Refik Veseli, Juste parmi les Nations, Krije, Albanie, 1990.

Au cimetiere de Yad Vashem, sur la colline du souvenir a Jerusalem, une plaque porte une mention rare. Elle ne nomme pas une personne, mais un peuple entier : Le peuple albanais. C’est l’une des trois mentions collectives accordees par l’institut israelien aux nations qui ont protege les juifs durant la Shoah, avec le Danemark et la communaute paysanne du plateau du Vivarais en France. L’Albanie est le seul pays d’Europe occupee ou la population juive a augmente entre 1939 et 1945. Ce paradoxe historique, presque incroyable, repose sur un mot albanais : la besa.

En bref : Pendant la Seconde Guerre mondiale, des centaines de familles albanaises, musulmanes et chretiennes, ont cache pres de 2 000 juifs autochtones et refugies. Aucun cas connu de denonciation. 75 Albanais reconnus Justes parmi les Nations. Le ressort de cet acte collectif n’est pas seulement humanitaire : c’est culturel et codifie. La besa, parole donnee, est le meme code qui faconne aussi la fidelite legendaire des hommes albanais en couple. On ne livre pas un invite. Jamais.

Avant la guerre : l’Albanie, terre d’asile pour les juifs d’Europe

Pour comprendre l’ampleur de ce qui s’est joue entre 1939 et 1945, il faut d’abord connaitre le contexte. L’Albanie d’avant-guerre n’etait pas n’importe quel pays. Sous le roi Zog 1er (1928-1939), Tirana est l’un des rares Etats europeens a maintenir une politique d’accueil des juifs persecutes par le nazisme. Des le decret raciste italien de 1938, l’Albanie ouvre ses frontieres a plusieurs centaines de refugies juifs autrichiens, allemands et yougoslaves.

A la veille de l’invasion italienne d’avril 1939, le pays compte environ 200 juifs autochtones, descendants de communautes installees a Berat, Vlora et Durres depuis le XVe siecle, apres l’expulsion des juifs sefarades d’Espagne. A cette population stable s’ajoutent les nouveaux refugies : famille Mandil de Yougoslavie, famille Aladjem de Bulgarie, famille Mihel de Vienne, et beaucoup d’autres. Leurs noms figurent aujourd’hui sur les murs du Musee Solomon de Berat.

Quand Mussolini envahit l’Albanie en avril 1939, le pays passe sous controle italien fasciste. Mais paradoxalement, jusqu’en septembre 1943, les juifs albanais et refugies ne sont pas deportes. Le fascisme italien, malgre ses lois antisemites de 1938, n’applique pas de politique d’extermination active dans ses territoires occupes. Les juifs albanais vivent une periode etrange : surveilles, fiches, mais physiquement preserves.

Synagogue historique d'Albanie reconstituee au Musee Solomon de Berat

Septembre 1943 : la rupture nazie et l’entree dans la clandestinite

Le 8 septembre 1943, l’Italie capitule. La Wehrmacht prend immediatement le controle de l’Albanie. Les SS et la Gestapo arrivent a Tirana. Les juifs deviennent des cibles. Hitler avait deja exige des autorites italiennes la livraison des juifs sous contrert, sans succes. Avec les Allemands au pouvoir direct, le danger devient mortel.

C’est a ce moment precis que la besa entre en action. Les autorites albanaises, en sous-main, refusent de fournir aux nazis les listes de juifs etablies par l’administration italienne. Le Premier ministre Mehdi Frasheri ordonne discretement aux prefets de ne pas cooperer. Plus important encore : la societe civile albanaise se mobilise spontanement. Des centaines de familles, dans des villes comme Tirana, Durres, Berat, Kruja, Shkoder, Elbasan, ouvrent leurs portes aux juifs en danger.

Le mecanisme est toujours le meme. Une famille juive frappe a la porte d’une famille albanaise — souvent musulmane, parfois chretienne. Le pere de famille pose sa main sur le coeur, prononce la formule rituelle : Te jap besenJe te donne ma besa. A partir de cet instant, la famille juive est sous protection absolue. Les enfants juifs sont declares enfants de la famille. On leur donne des prenoms albanais. On leur apprend a saluer en albanais. La police n’osera pas franchir le seuil. Et meme si elle ose, le sang sera verse.

Refik Veseli et la famille Mandil : le cas le plus celebre

Parmi les centaines d’histoires similaires, celle de la famille Mandil est devenue emblematique. Mosa Mandil, photographe juif de Yougoslavie, fuit Belgrade avec sa femme Gabriela et ses enfants en avril 1941. Ils arrivent a Tirana apres des mois d’errance. Pendant deux ans, ils survivent grace a la passivite italienne. Mais en septembre 1943, l’arrivee allemande change tout.

Mosa Mandil avait engage un apprenti photographe albanais musulman : Refik Veseli, 17 ans, originaire du village de Krije dans les montagnes du nord. Quand les Allemands commencent a chercher les juifs a Tirana, Refik propose a son patron : Venez chez ma famille a Krije. Vous serez en securite. Ma mere et mon pere vous protegeront.

Mosa Mandil hesite. Krije est un village musulman traditionnel, profondement religieux. Cacher une famille juive risque la mort pour les hotes. Refik insiste. Mes parents ont donne leur besa avant meme de vous connaitre. Ils m’ont dit : si tu amenes un juif chez nous, il sera notre fils.

La famille Mandil suit Refik. Pendant 18 mois, jusqu’a la liberation en novembre 1944, ils vivent a Krije, caches dans la maison familiale des Veseli. Les enfants Mandil jouent avec les enfants du village. Personne ne parle. Personne ne denonce. Le village entier sait, le village entier protege. A la liberation, toute la famille Mandil est vivante. Ils repartiront en Yougoslavie, puis emigreront en Israel en 1948. Refik Veseli sera reconnu Juste parmi les Nations en 1987, le premier Albanais ainsi distingue. Il s’eteindra a 88 ans en 2009.

La cartographie de la solidarite : qui a cache ?

L’enquete historique menee par l’historien Arben Zaloshnja et l’organisation Besa Foundation a permis d’etablir une carte des familles ayant cache des juifs. Le tableau ci-dessous synthetise les principales regions d’accueil.

RegionFamilles d'accueil identifieesParticularite
Tirana~ 80 famillesCapitale, mixite religieuse
Durres et littoral~ 40 famillesPorts, transit possible vers Italie
Berat~ 35 famillesCommunaute juive sefarade ancienne
Kruja, Elbasan, Kavaja~ 50 famillesBektashis et catholiques en majorite
Vlora et sud~ 25 famillesReseau orthodoxe organise
Shkoder et nord~ 20 famillesCatholiques et Kanun strict
Villages des Alpes~ 30 famillesTres isoles, securite maximale

Plus de 300 familles ont ete formellement identifiees. Les historiens estiment que le chiffre reel est deux a trois fois superieur. Les Bektashis, ordre soufi specifique a l’Albanie, ont joue un role central : leur theologie tolerante et leur reseau de monasteres (les teqe) ont servi de plaques tournantes pour heberger et faire passer les juifs. Le Baba Faja Martaneshi, chef bektashi du nord, est aujourd’hui considere comme l’un des sauveteurs majeurs de la communaute juive albanaise.

Pourquoi la besa a fonctionne : les racines culturelles

Pour un esprit moderne, l’absence totale de denonciation dans tout un pays sous occupation nazie peut sembler miraculeuse. Elle ne l’est pas. Elle est l’aboutissement logique d’un systeme moral codifie depuis des siecles.

La besa repose sur trois principes culturels combines :

  • L’invite est sacre. Le Kanun de Lek Dukagjini, code coutumier du nord albanais, classe l’hospitalite parmi les piliers fondamentaux de l’honneur. Livrer un invite est l’une des fautes les plus graves imaginables. Le Kanun decrit precisement les sanctions : exclusion du clan, marquage social, parfois condamnation a mort par les siens.

  • L’honneur est collectif. Quand une famille albanaise donne sa besa a un juif, elle n’engage pas seulement ses individus. Elle engage la lignee entiere — les ancetres, les vivants, les descendants. Trahir, c’est deshonorer cinq generations passees et cinq generations futures. La pression sociale rend la trahison quasiment impossible.

  • La parole donnee est sacree. Dans une culture sans contrats ecrits ni tribunaux fiables, la besa est l’equivalent d’un acte juridique. La rompre, c’est se mettre hors-la-loi communautaire. C’est exactement la meme intensite morale qui pousse un homme albanais a la fidelite absolue dans le couple. Promettre, c’est donner sa vie en gage.

A cela s’ajoute une particularite albanaise : la tolerance religieuse historique. L’Albanie d’avant 1944 est l’un des seuls pays d’Europe ou musulmans (70 %), orthodoxes (20 %), catholiques (10 %) et bektashis vivent en harmonie totale, intermarient leurs enfants, partagent les fetes. Ismail Kadare ecrira plus tard : La religion d’un Albanais, c’est l’albanite. Cette identite nationale superieure aux clivages confessionnels explique pourquoi un musulman a pu cacher un juif sans la moindre contradiction interieure.

Memorial des Justes albanais a Tirana, hommage aux familles ayant protege des juifs

Apres la guerre : silence, decouverte et reconnaissance

Paradoxalement, cette histoire a longtemps ete oubliee, y compris en Albanie. Apres 1945, le regime communiste d’Enver Hoxha s’installe et impose une chape de plomb. La religion est interdite, l’Albanie devient en 1967 le seul Etat athee constitutionnellement au monde. Les juifs survivants sont encourages a emigrer. La memoire de la besa devient genante : elle rappelle que l’identite albanaise n’est pas seulement communiste mais aussi morale et religieuse. Pendant 45 ans, le silence regne.

Apres la chute du regime en 1991, les archives s’ouvrent. L’historien americain Harvey Sarner est l’un des premiers a documenter l’histoire dans son livre Rescue in Albania (1997). Le photographe Norman H Gershman parcourt l’Albanie pendant cinq ans pour realiser le projet Besa : a Code of Honor, expose au Centre Pompidou en 2009 et au Musee Yad Vashem. Le film Besa de Norman H Gershman, diffuse en 2012, popularise definitivement l’histoire.

En 2018, le Musee Solomon de la Shoah a Berat est inaugure. En 2021, Edi Rama, Premier ministre, declare le 27 janvier journee nationale officielle de commemoration de la Shoah. En 2023, l’Albanie inaugure son ambassade a Jerusalem, devenant le premier pays a majorite musulmane a maintenir une representation diplomatique active dans la capitale israelienne reconnue.

Cette histoire est aujourd’hui enseignee dans les ecoles albanaises et fait partie integrante de l’identite nationale. Pour les jeunes Albanais qui partent etudier ou travailler a l’etranger — diaspora active dans toute l’Europe — la besa et le sauvetage des juifs sont des sources de fierte collectives, des symboles d’honneur national au meme titre que Skanderbeg, Mere Teresa ou Ismail Kadare.

Un heritage vivant : la besa au XXIe siecle

La besa de 1943 n’est pas une exception heroique perdue dans le temps. Elle est l’expression la plus eclatante d’un code qui continue de structurer la societe albanaise au XXIe siecle. Quand un Albanais accueille un voyageur etranger dans son village, il est encore aujourd’hui dans la besa. Quand un homme s’engage dans une relation amoureuse serieuse avec une etrangere, il mobilise le meme code. Quand un partenaire commercial signe un accord oral en Albanie, il met son honneur familial dans la balance.

Cette continuite culturelle est l’une des plus remarquables d’Europe. Elle explique aussi pourquoi les hommes albanais ne trompent pas dans le couple : la fidelite n’est pas un choix sentimental, elle est l’application directe de la besa au champ amoureux. La mentalite albanaise decoule entierement de ce socle. Pour comprendre le caractere de l’homme albanais aujourd’hui, il faut lire l’histoire des Justes parmi les Nations.

Le revers existe. Le meme code qui produit l’hospitalite produit aussi la vendetta du Kanun. Les memes nerfs, la meme intensite. Une culture du tout ou rien, ou les engagements sont absolus, ou les paroles ne se rompent jamais sans drame. L’Albanie est un pays de mots qui pesent. Pour decouvrir cette terre fascinante, voir notre guide voyage Albanie, notre introduction a la culture albanaise et notre partenaire Ukraine Zoom qui couvre d’autres recits historiques d’Europe de l’Est.

Visiter les lieux de memoire en Albanie

Pour les voyageurs interesses par cette histoire, plusieurs lieux meritent le detour.

Le Musee Solomon de la Shoah a Berat est le centre principal. Ouvert en 2018 dans le quartier juif historique de la ville, il presente les objets, lettres et photographies des familles juives albanaises et de leurs sauveteurs. Les expositions changent regulierement.

Le quartier Mangalem de Berat, classe au patrimoine de l’UNESCO, conserve plusieurs maisons traditionnelles ayant abrite des familles juives pendant la guerre. Une visite guidee est possible en partenariat avec l’office de tourisme local.

La synagogue de Saranda, decouverte en 2003 par les archeologues, date du Ve siecle. C’est l’une des plus anciennes synagogues conservees d’Europe. Elle se visite gratuitement et temoigne de la presence juive ancienne dans le pays.

Le memorial des Justes albanais a Tirana, inaugure en 2018 dans le parc de la jeunesse, porte les noms des 75 Justes parmi les Nations reconnus par Yad Vashem. Une plaque collective rend hommage aux centaines de familles non identifiees.

La maison Veseli a Krije, dans les montagnes du nord, est devenue un lieu de pelerinage informel. Elle se visite en taxi depuis Tirana ou en randonnee depuis Bajram Curri. La famille Veseli accueille volontiers les visiteurs et raconte l’histoire de Refik et des Mandil.

Conclusion : un mot albanais pour le monde

La besa n’est pas seulement un mot. C’est une lecon. Dans une Europe qui s’est laissee submerger par le nazisme, ou des nations entieres ont abdique leur honneur, un petit pays balkanique de 1 million d’habitants a oppose un mot. Ce mot a ete plus fort que la peur, plus fort que la torture, plus fort que la mort. 2 000 vies sauvees, zero denonciation, tout un peuple en accord silencieux.

Aujourd’hui, en 2026, alors que les antisemitismes resurgissent partout en Europe, le rappel de cette histoire prend une force nouvelle. L’Albanie demontre qu’une culture peut transmettre l’honneur de generation en generation sans avoir besoin d’institutions sophistiquees. Il suffit d’un code, ancien, simple, intransigeant. Il suffit qu’un pere de famille pose sa main sur son coeur et prononce ces deux mots : Te jap besen.

Et quand cette parole est donnee, elle ne se rompt jamais. Ni dans la guerre, ni dans la paix, ni dans le couple, ni dans la mort.

Pour approfondir : pourquoi les hommes albanais ne trompent pas, le couple decrypte, vendetta et code Kanun, le revers de la besa, pourquoi les Albanais hochent la tete a l’envers.

Questions frequentes

Combien de juifs ont ete sauves en Albanie pendant la Seconde Guerre mondiale ?

Selon les estimations de Yad Vashem et des historiens specialises, environ 1 800 a 2 000 juifs ont ete proteges par des familles albanaises entre 1939 et 1945. Avant la guerre, l'Albanie comptait environ 200 juifs autochtones. A la liberation, plus de 1 800 juifs etaient encore vivants sur son territoire. C'est l'unique pays d'Europe occupee ou la population juive a augmente.

Pourquoi les Albanais ont-ils refuse de livrer les juifs aux nazis ?

Au nom de la besa, le code d'honneur ancestral qui sacralise l'invite et la parole donnee. Une fois qu'une famille albanaise avait promis sa protection a un juif refugie, la livrer aurait ete une trahison absolue de l'honneur familial. Cette regle s'appliquait sans distinction de religion : les Albanais musulmans et chretiens ont caches des juifs avec la meme determination.

Combien d'Albanais ont ete reconnus Justes parmi les Nations ?

75 Albanais ont ete officiellement reconnus Justes parmi les Nations par Yad Vashem, l'institut israelien dedie a la memoire de la Shoah. Ce chiffre est tres eleve rapporte a la population du pays. L'Albanie a aussi ete distinguee par la mention collective : aucun cas connu de denonciation ou de livraison de juif aux nazis n'a ete documente sur son territoire.

L'Albanie a-t-elle accueilli des juifs avant la guerre ?

Oui, des le debut des annees 1930, l'Albanie est l'un des rares pays d'Europe a delivrer des visas aux juifs allemands et autrichiens fuyant le nazisme. Le roi Zog 1er a maintenu une politique d'accueil active. Plusieurs centaines de juifs autrichiens, allemands et yougoslaves ont trouve refuge a Tirana, Durres, Vlora et Berat avant 1939.

Y a-t-il un musee dedie a cette histoire en Albanie ?

Oui, le Musee Solomon de la Shoah a Berat, ouvert en 2018, retrace l'histoire des juifs en Albanie et le role des familles albanaises pendant la guerre. Le musee Skanderbeg de Tirana consacre aussi une section a la besa et a la protection des juifs. La synagogue de Durres et le centre culturel juif de Tirana proposent egalement des expositions.

L'Albanie reconnait-elle officiellement Israel ?

Oui, l'Albanie entretient des relations diplomatiques pleines avec Israel depuis 1991 et a ouvert une ambassade a Tel-Aviv. Les deux pays cooperent activement dans les domaines culturels, economiques et memoriels. L'Albanie est l'un des pays musulmans les plus pro-israeliens d'Europe, en grande partie a cause de l'heritage de la besa pendant la Shoah.

Comment cette histoire est-elle enseignee en Albanie aujourd'hui ?

Depuis 2007, l'histoire des juifs en Albanie pendant la Shoah est enseignee dans les programmes scolaires. Plusieurs documentaires, le film Besa de Norman H Gershman, et le roman Une nuit a Berat de Lea Ypi ont popularise cette histoire. Le 27 janvier, journee internationale de commemoration de la Shoah, est un jour officiel en Albanie.