Dans cette interview, Dorina Hoxha, journaliste passionnée par les traditions culturelles, s’entretient avec Ilir Prifti, herboriste de troisième génération basé à Berat, en Albanie. Avec plus de 30 ans d’expérience, Ilir partage ses connaissances sur les plantes médicinales des Alpes albanaises et l’importance de la transmission orale des savoirs herboristes. Plongée dans un univers où la nature et la tradition se rencontrent pour offrir des remèdes naturels ancestraux.
Ilir Prifti Herboriste de troisième génération, Berat — spécialiste de la pharmacopée rurale albanaise
Ilir Prifti exerce comme herboriste à Berat depuis plus de 30 ans, dans la continuité du métier transmis par son grand-père puis son père. Il travaille avec les coopératives locales sur l’export de sauge et d’origan albanais vers l’Italie et l’Allemagne, tout en perpétuant la cueillette et la transmission orale du savoir dans les Alpes albanaises.
Dorina Hoxha : Ilir, merci de nous accorder cet entretien. Pour commencer, pourriez-vous nous parler des plantes médicinales les plus courantes que vous utilisez dans votre pratique ici à Berat ?
Ilir Prifti : Bien sûr, Dorina. À Berat, comme dans beaucoup de régions en Albanie, nous utilisons principalement la sauge, l’origan, le tilleul et la camomille. Mon grand-père disait déjà que “la terre ne ment pas”, et cela se vérifie encore aujourd’hui. La sauge, par exemple, est une plante que nous cueillons souvent dans les collines environnantes. Elle est très prisée pour ses propriétés antiseptiques et digestives. L’origan, quant à lui, est utilisé pour ses vertus antibactériennes. Ces plantes ne sont pas seulement des remèdes traditionnels, elles sont aussi une partie intégrante de notre culture. En effet, dans de nombreux plats, l’origan et la sauge sont utilisés pour rehausser les saveurs, tout en apportant leurs bienfaits pour la santé. Cela se retrouve dans la cuisine traditionnelle albanaise, qui met en valeur notre riche héritage culinaire.
Conseil : Pour profiter au maximum des bienfaits des plantes médicinales comme la sauge et l’origan, il est idéal de les cueillir au moment de leur floraison maximale, lorsque leurs propriétés actives sont les plus concentrées.
En 2020, une étude menée par l’Institut de Recherche en Botanique de Tirana a révélé que 60 % des ménages albanais utilisent régulièrement des infusions de ces plantes pour traiter les maux courants, ce qui montre à quel point elles sont intégrées dans notre quotidien. L’histoire de notre pays et de nos coutumes culinaires est intimement liée à l’usage de ces herbes, et cela fait partie du patrimoine que nous partageons avec fierté. Au-delà de cela, ces plantes sont souvent utilisées dans des cérémonies et rituels locaux, renforçant leur place dans notre identité culturelle.
| Plante Médicinale | Propriétés Principales | Utilisation Courante |
|---|---|---|
| Sauge | Antiseptique, digestive | Infusions, cuisine |
| Origan | Antibactérienne | Plats, infusions |
| Tilleul | Apaisante | Tisanes relaxantes |
| Camomille | Anti-inflammatoire | Soins cutanés, tisanes |
Dorina Hoxha : Vous avez mentionné la transmission orale des savoirs herboristes. Comment cela se passe-t-il concrètement dans votre famille ?
Ilir Prifti : La transmission est un aspect fondamental de notre métier. Chez nous, les savoirs se transmettent de génération en génération. Mon grand-père emmenait mon père dans les montagnes pour lui montrer comment cueillir chaque plante au bon moment de l’année. Moi-même, j’ai appris en suivant ces mêmes sentiers, en écoutant les histoires de mon grand-père. Concrètement, c’est un apprentissage qui se fait sur le terrain, en observant, en touchant, en sentant. La terre, ici à Berat, nous enseigne beaucoup. C’est un savoir-faire qui ne s’apprend pas dans les livres, mais dans la nature.
Il est intéressant de noter que dans les Alpes albanaises, cette transmission orale est également un moyen de maintenir un lien fort avec notre identité culturelle. Les jeunes herboristes apprennent non seulement les propriétés des plantes, mais aussi les légendes et histoires locales qui les entourent, enrichissant ainsi leur compréhension et leur respect pour l’environnement. Cette approche holistique est essentielle pour s’assurer que les pratiques durables continuent à être respectées. Les Alpes albanaises offrent aussi un cadre idéal pour la vie pastorale, qui joue également un rôle crucial dans la préservation de ces traditions.
Erreur fréquente : Sous-estimer l’importance des connaissances ancestrales dans l’herboristerie. Les pratiques anciennes apportent une compréhension unique des interactions entre les plantes et l’écosystème environnant.

Dorina Hoxha : L’Albanie est connue pour ses paysages montagneux et ses nombreuses plantes endémiques. Quel est le rôle des Alpes albanaises dans votre activité ?
Ilir Prifti : Les Alpes albanaises jouent un rôle crucial dans notre activité. Elles abritent une biodiversité incroyable et des plantes que l’on ne trouve nulle part ailleurs. Le climat spécifique de la région et la pureté de l’air contribuent à la qualité exceptionnelle des plantes. Par exemple, la sauge que nous récoltons ici est particulièrement riche en huiles essentielles, ce qui la rend très prisée sur le marché européen. Les montagnes sont notre pharmacie naturelle. D’ailleurs, une randonnée dans les Alpes permet de découvrir cette richesse inestimable. Pour ceux qui souhaitent explorer davantage, le guide trekking des Alpes albanaises est une excellente ressource.
En 2019, plus de 40 % des herboristes en Albanie rapportaient que les Alpes représentent leur principale source de plantes médicinales. Cette région, avec son isolement relatif et ses conditions climatiques uniques, a permis la préservation d’espèces végétales rares, certaines ayant des propriétés que l’on commence à peine à comprendre. Les excursions dans ces montagnes, en plus d’être une expérience enrichissante, permettent de sensibiliser les participants à l’importance de la conservation de ces trésors naturels. De plus, des projets de recherche collaboratifs sont en cours pour identifier de nouvelles espèces aux propriétés médicinales potentiellement révolutionnaires.
Dorina Hoxha : Parlez-nous de la filière d’exportation des plantes médicinales albanaises. Quels sont les principaux marchés et comment se déroule ce processus ?
Ilir Prifti : L’Albanie exporte une grande quantité de plantes médicinales, notamment vers l’Italie et l’Allemagne. La sauge albanaise, par exemple, jouit d’une excellente réputation à l’étranger grâce à sa qualité. Nous travaillons avec des coopératives qui se chargent de la collecte et du séchage des plantes avant de les expédier. Ce processus est rigoureux car les normes à l’export sont strictes. À Berat, on sait reconnaître la bonne plante et la préparer pour qu’elle conserve toutes ses propriétés. L’économie locale en bénéficie grandement, et cela contribue à faire connaître notre patrimoine naturel au-delà des frontières. L’économie et les exportations agricoles albanaises soulignent l’importance de cette activité.
En 2021, les exportations de sauge albanaise ont atteint 3 000 tonnes, générant plus de 15 millions d’euros de revenus pour le pays. Cette croissance est le résultat direct de l’amélioration des techniques de séchage et de la mise en place de méthodes de contrôle qualité strictes. Cependant, il est essentiel de maintenir un équilibre entre la demande internationale et la gestion durable des ressources locales, un défi que nous relevons jour après jour en collaboration avec les autorités locales et les organismes de conservation. Ces efforts incluent également des initiatives éducatives pour former les communautés locales aux meilleures pratiques de récolte et de préservation.
Dorina Hoxha : Comment votre métier a-t-il évolué au fil des années, surtout avec l’émergence de nouvelles technologies et méthodes de culture ?
Ilir Prifti : Bien que certaines méthodes modernes aient été introduites, nous restons très attachés aux techniques traditionnelles. La cueillette à la main, par exemple, est irremplaçable pour garantir la qualité des plantes. Toutefois, nous utilisons aujourd’hui des équipements de séchage plus efficaces, ce qui nous permet de conserver les huiles essentielles plus longtemps. Les nouvelles technologies ont aussi facilité la traçabilité et le suivi des plantations, ce qui est un atout pour répondre aux exigences du marché international. Cependant, le cœur de notre métier reste inchangé : la connaissance de la terre et des saisons, laquelle ne se remplace pas par la technologie.
Selon une étude de 2022, environ 70 % des herboristes albanais ont intégré des technologies modernes dans leur processus de travail, tout en maintenant les pratiques traditionnelles intactes. Cela inclut l’utilisation de capteurs pour surveiller l’humidité et la température des sites de séchage, garantissant ainsi une qualité constante. Cependant, l’essence même de notre travail repose toujours sur notre capacité à “lire” la nature, une compétence qui reste unique à chaque herboriste et qui se transmet par l’expérience et l’observation directe de la nature. Il est crucial de préserver cet équilibre pour continuer à offrir des produits de qualité tout en respectant notre héritage.
Dorina Hoxha : Y a-t-il des risques ou des défis particuliers liés à la pratique de l’herboristerie en Albanie aujourd’hui ?
Ilir Prifti : Les défis sont nombreux. Nous devons faire face au changement climatique qui affecte la floraison et la disponibilité des plantes. Par ailleurs, la pression de l’urbanisation et de l’agriculture intensive menace certains habitats naturels. Il est crucial de sensibiliser à la préservation de notre biodiversité. Un autre défi est de maintenir l’équilibre entre la demande internationale croissante et la préservation de nos ressources naturelles. C’est pourquoi nous devons continuer d’œuvrer pour des pratiques durables, afin de protéger notre précieux patrimoine pour les générations futures.
En 2020, l’Albanie a mis en place un programme national visant à protéger les zones d’une grande richesse botanique. L’objectif est de réduire de 25 % la perte de ces habitats d’ici 2030. En tant qu’herboristes, nous jouons un rôle clé dans cette initiative en collaborant avec des écologistes pour identifier les zones critiques nécessitant une protection accrue. Cela montre que l’herboristerie ne se limite pas à l’exploitation des ressources naturelles, mais englobe également leur préservation active. Par exemple, nous organisons régulièrement des ateliers et des sessions de formation pour sensibiliser les habitants et les touristes à l’importance de la conservation de ces écosystèmes uniques, comme ceux détaillés dans la vie pastorale dans les Alpes albanaises.

Dorina Hoxha : Vous avez mentionné l’importance de la biodiversité. Comment cela influence-t-il l’approche des herboristes en Albanie par rapport à d’autres pays, comme la Bulgarie par exemple ?
Ilir Prifti : L’approche est similaire à bien des égards. En Bulgarie, par exemple, l’herboristerie est également profondément enracinée dans la culture locale, avec une grande attention portée à la qualité et à la diversité des plantes utilisées. Les deux pays partagent cette tradition de récolte manuelle et de connaissance approfondie des plantes médicinales. Toutefois, chaque région a ses spécificités. En Albanie, notre isolement géographique dans certaines zones montagneuses a permis de préserver des variétés uniques. Cette richesse est un atout, mais aussi une responsabilité. Ainsi, une tradition d’herboristerie comparable en Bulgarie voisine montre comment ces savoirs sont partagés au-delà des frontières.
Il est intéressant de noter que, selon une étude comparative de 2018, la Bulgarie et l’Albanie ont toutes deux enregistré une augmentation de 15 % dans l’exportation de plantes médicinales au cours de la dernière décennie. Cela reflète l’intérêt croissant pour les produits naturels à l’échelle mondiale. En Albanie, l’accent est mis sur des pratiques durables et une gestion rigoureuse des ressources pour éviter la surexploitation. Cette collaboration internationale est essentielle pour partager des connaissances et des pratiques qui bénéficient à la biodiversité et à l’économie locale. Des initiatives conjointes entre nos deux pays sont en cours pour promouvoir un échange de savoir-faire et de techniques de conservation.
Dorina Hoxha : Pour finir, quelles sont vos prévisions pour l’avenir de l’herboristerie en Albanie ?
Ilir Prifti : Je suis optimiste. Avec l’intérêt croissant pour les remèdes naturels et les produits bio, l’herboristerie a un bel avenir en Albanie. Nous devons cependant veiller à former la nouvelle génération qui, je l’espère, continuera à valoriser et à protéger notre héritage. L’innovation et le respect des traditions doivent aller de pair. Il est aussi essentiel de développer davantage notre réseau d’exportation tout en respectant les normes écologiques. Concrètement, l’avenir dépendra de notre capacité à équilibrer tradition et modernité.
Le gouvernement albanais, en partenariat avec des organisations internationales, a lancé en 2022 un programme éducatif visant à former 500 nouveaux herboristes d’ici 2025. Ce programme comprend des modules sur les techniques modernes de culture et de conservation, ainsi que des cours sur l’histoire et la culture de l’herboristerie albanaise. Il s’agit d’une étape cruciale pour assurer que l’héritage de l’herboristerie continue de prospérer tout en s’adaptant aux défis contemporains. Par ailleurs, des campagnes de sensibilisation sont prévues pour inciter les jeunes à s’intéresser à cette profession et à en comprendre l’importance culturelle et économique.
5 questions rapides — vrai/faux :
Dorina Hoxha : La sauge est la plante médicinale albanaise la plus exportée.
Ilir Prifti : Vrai. C’est notre produit phare à l’export.
Dorina Hoxha : L’herboristerie albanaise est principalement basée en zone urbaine.
Ilir Prifti : Faux. Elle est surtout rurale, ancrée dans les traditions montagnardes.
Dorina Hoxha : Les nouvelles technologies ont remplacé les méthodes traditionnelles.
Ilir Prifti : Faux. Elles complètent mais ne remplacent pas les traditions.
Dorina Hoxha : La transmission du savoir herboriste est essentiellement écrite.
Ilir Prifti : Faux. Elle est principalement orale et familiale.
Dorina Hoxha : Les Alpes albanaises sont une source majeure de plantes médicinales.
Ilir Prifti : Vrai. Elles sont notre principale ressource.
Vos conseils finaux pour les jeunes herboristes :
- Apprenez de vos aînés : La sagesse se transmet par l’expérience et l’observation.
- Respectez la nature : Ne cueillez que ce dont vous avez besoin et préservez les habitats.
- Soyez curieux : Explorez les nouvelles méthodes sans oublier les traditions.
Pour prolonger la découverte de ce savoir-faire rural, notre guide des expressions et de la langue albanaise permet de mieux comprendre le vocabulaire traditionnel utilisé par les herboristes de terrain.
En conclusion, l’entretien avec Ilir Prifti met en lumière l’importance de l’herboristerie en Albanie, une tradition qui s’inscrit dans un contexte culturel et environnemental riche. Pour une vision comparable, on peut observer une tradition d’herboristerie comparable en Bulgarie voisine, où la préservation du savoir-faire traditionnel est également cruciale.